Freins au développement du crowdfunding : notre avis

 En phase d’émergence/décollage en France, et en phase de croissance importante aux Etats-Unis, le marché du crowdfunding souffre toutefois d’un certain nombre de points de blocage ou de ralentissement. Nous les détaillons ici.

 

Manque d’antériorité

La jeunesse de l’industrie du crowdfunding est doublement impactante, car elle est source de faible notoriété et de manque de références.

La faible notoriété agit sur le fait qu’en dehors des milieux entrepreneuriaux et web, peu de communautés sont aujourd’hui au fait des pratiques de crowdfunding. Les 50-60 ans, aujourd’hui détenteurs d’une part considérable de l’épargne, et disposant de revenus globalement importants, sont peu touchés par les plateformes. Et ne deviennent que peu internautes-investisseurs.

Par ailleurs, le manque d’antériorité fait naître chez les internautes déjà au courant des pratiques de crowdfunding une appréhension dans ce type d’usage : « Mon investissement sera-t-il rentable ? », « Ne vais-je pas me faire arnaquer ? », « Recevrais-je un jour mes contreparties ? », « Le flux bancaire sur le web est-il sécurisé ? », etc.

Les craintes exprimées, relativement proches de celles du e-commerce à ses débuts, seront peu à peu levées. Et de véritables succès de projets, comme celui du chanteur Grégoire et MyMajorCompany, contribuent largement à faire connaitre le modèle.

Par ailleurs, bien que les montants collectés soient parfois importants (Kickstarter 220M$, Indiegogo 200M$), les chiffres d’affaires et les équipes de ces entreprises restent modestes. Ainsi même les leaders mondiaux ont des CA inférieurs ou proches de 10M$. Les investissements en marketing sont donc mécaniquement limités, et freinent l’expansion de la notoriété.

 

Absence d’accord normatif

L’émergence du secteur s’accompagne du développement d’un ensemble assez hétéroclite de pratiques. Les types d’investissements (don, investissement en capital, prêt, pré-achat, etc), les secteurs visés (social, culturel, entrepreneurial, etc), les types de contreparties et les modèles d’affaires foisonnent. Aucun acteur, même Kickstarter, n’a réussi à imposer une norme de marché à laquelle les concurrents seraient presque obligés de se plier.

La lisibilité et l’attrait du crowdfunding se verraient améliorés si des normes étaient établies. Sans pour autant casser la grande créativité du secteur, quelques règles largement partagées sembleraient rassurer les internautes-investisseurs.

Au travers de l’association FinPart, le marché français semble s’orienter dans cette direction.

 

Asymétries d’information encore importantes

Tout porteur de projet connait bien plus intimement son projet que n’importe quel investisseur. Cette forte asymétrie d’information peut se révéler problématique dans le cas du crowdfunding. Car un des principes fondateurs de cette pratique est la relation numérique entre les deux parties. Or le contact physique et répété est largement considéré comme étant une manière efficace de réduire les asymétries d’information sur un projet.

Les investisseurs professionnels en private-equity tentent de presque supprimer les asymétries d’informations entre eux et l’entrepreneur, en menant des audits financiers, juridiques, stratégiques et sociaux, et en échangeant de nombreuses fois avec lui.

Ne pouvant évidemment pas atteindre ce niveau (notamment en raison de coûts de transaction qui seraient alors bien trop élevés, même en cas de syndication des investisseurs particuliers), les plateformes de crowdfunding tentent d’initier des approches intelligentes et efficaces : obligation pour les porteurs de répondre aux questions en public, documents juridiques consultables sur demande, vidéos, tchats, voire organisation d’une ou plusieurs rencontres entre une délégation d’internautes-investisseurs et l’initiateur de la campagne.

 

Environnement réglementaire encore peu propice

Le cadre réglementaire du crowdfunding est un des points majeurs de blocage de son développement. La quantité et lourdeur des normes bancaires et prudentielles est tout à fait inadaptée à un système qui se base sur l’accessibilité (tout le monde peut être investisseur), le grand nombre de participants, et le peu de contraintes administratives.

 

Voici les actuels développements des cadres législatifs des Etats-Unis et de la France :

Etats-Unis

En raison du très fort développement du crowdfunding US, et sous l’impulsion de 2 représentants du Crowdfunding Capital Advisors, le Jumpstart Our Business Startups Act fut voté en première instance par la chambre des représentants le 8 mars 2012, en vue de soutenir le développement de l’entrepreneuriat et de la finance participative. L’objet de la loi, soutenu par les démocrates comme par les républicains, est de faire changer certaines règles fixées par la Securities and Exchange Commission (SEC).

Les nombreux articles de la loi ont pour but de largement réduire les entraves au crowdfunding.

 

France

Régi par les grands principes de sureté financière (principalement dictés par la Banque de France, l’Autorité de Contrôle Prudentiel et l’Autorité des Marchés Financiers) et les grands cadres internationaux de normalisation bancaire (accords de Bâle III), l’environnement réglementaire est peu propice au développement de nouveaux types d’acteurs et intermédiaires financiers.

Il est par exemple très compliqué d’acquérir l’agrément de l’ACP pour l’investissement en direct. Une illustration concrète de cette difficulté est celle de FriendsClear, qui après plusieurs années d’exploitation, s’est vu obligé de modifier complètement son modèle. A l’heure actuelle, c’est le Crédit Agricole Pyrénées Gascogne qui héberge les investissements des internautes et qui réalise un prêt correspondant aux entrepreneurs financés.

Pour l’investissement solidaire, et notamment la micro-finance en France, une importante action de lobbying a été menée par Babyloan et l’ADIE. Cela permit un changement législatif, ouvrant ainsi la porte aux investissements de micro-finance d’investisseurs français à des bénéficiaires français (jusqu’alors, Babyloan n’était autorisé qu’à intermédier des fonds d’investisseurs français vers des IMF étrangères).

Face à ces réelles difficultés législatives et réglementaires, les acteurs français du crowdfunding se sont organisés en association professionnelle, afin de porter à la connaissance des élus leurs revendications. Ainsi l’association FinPart a organisé diverses actions de lobbying ces derniers mois. Avec un succès que nous jugeons plutôt encourageant (allocutions Laurence Parisot, Fleur Pellerin, etc).

 

Coûts de transaction encore trop élevés

Le crowdfunding dans sa version internet a la capacité de largement réduire les coûts de transaction, monétaires mais aussi non monétaires, en raison de services transactionnels dédiés, d’une centralisation des opérations, de l’investissement dans des actifs spécifiques (sites web, voire également solution monétique). Ces faibles coûts de transaction, qui pour leur partie financière s’élèvent souvent à moins de 10% des fonds collectés, restent toutefois un relatif frein à l’expansion du marché.

En effet, le montant, loin d’être anecdotique, s’ajoute aux contreparties généralement reversées aux internautes-investisseurs. Aussi la compétitivité du capital collecté via le crowdfunding est relativement nulle ou presque, par rapport à d’autres sources de financement plus conventionnelles (prêts bancaires, business-angels, private-equity, love money, dons classiques, etc).

Conscients de cela, les entrepreneurs à la tête des plateformes tentent d’élaborer des modèles moins impactants, tout du moins au moment de la clôture de la collecte.

 

 

Quelles évolutions sur le marché ?

La recherche de fonds afin de mener des projets à bien est une activité qui se maintient, voire qui augmente. Que les projets soient entrepreneuriaux, artistiques, sociaux, ou autres, ils nécessitent des sommes qui parfois sont relativement faibles.

Toutefois, on constate un assèchement des ressources classiques de financement : baisse des crédits bancaires, réduction des fonds dévolus par les investisseurs institutionnels aux investissements en private-equity (notamment en réponse aux contraintes Bâle III et Solvency II), réduction des financements publics au financement entrepreneurial et social (tendance de long terme, malgré quelques exceptions locales ou temporelles), etc.

Aussi la recherche de « nouvelles » sources de financement prend de l’importance. Que cela soit le financement auprès de business-angels pour les projets entrepreneuriaux, le financement de riches philanthropes pour les fondations ou associations à vocation sociale, le financement inter-entreprises, etc. Le créneau des petits particuliers, peu adressé notamment en raison de coûts d’intermédiation offline trop élevés pour des fractions de l’épargne et des montants unitaires relativement faibles, représente pourtant une source de financement potentielle importante.

Aussi notre avis concernant l’évolution du marché de crowdfunding est le suivant :

- Le secteur continuera à croitre de manière importante (en termes de volumes intermédiés et investis), notamment en France. Soutenus par différents facteurs (dont une appétence grandissante pour la finance solidaire), la demande comme l’offre semble encore considérable. Le crowdfunding permettra ainsi de flécher une partie croissante de l’épargne des particuliers vers des petits projets en manque de financements. ;

- Le crowdfunding rentrera dans une phase de structuration et concentration : l’émergence d’un secteur d’activité, notamment numérique (en raison de faibles coûts d’entrée), s’accompagne souvent d’une offre pléthorique dans ses premières années. Puis la phase de maturation s’illustre par des fusions, faillites, reconfigurations, faisant émerger des leaders importants et reconnus. Cette phase, entamée aux Etats-Unis, n’est pas encore celle de la France ;

- Les acteurs (plateformes) se spécialiseront. A l’heure actuelle, plusieurs modèles coexistent, dont ceux de plateformes permettant de financer des projets qui n’ont aucune caractéristique en commun (projets sociaux, artistiques et entrepreneuriaux). L’émergence d’acteurs leaders s’accompagnera par des spécialisations fortes par nature de projets financés.

Toutefois l’atteinte d’un niveau critique de fonds collectés (et donc de revenus) est primordiale pour les plateformes. Aussi les identités de marques seront diversifiées, mais ne seront pas forcément synonymes de firmes différentes. Ainsi nous pouvons imaginer un des leaders français comme Ulule déployer une stratégie de branding liée aux orientations des investissements : Ulule social, Artistic Ulule et Ulule Ventures ;

- L’encadrement des plateformes de crowdfunding sera plus présent à mesure qu’elles grossiront. En effet, à la suite de récentes polémiques sur le fait que le leader Kickstarter se transforme de plus en plus en magasin en ligne et non en plateforme de financement (beaucoup de projets technologiques ou design collectaient des fonds dans une optique de pré-vente pour leurs produits innovants). Notre sentiment est que le financement en capital ou prêt rémunéré deviendra davantage la norme pour les projets de nature entrepreneuriale/design ou technologique, et que le financement donnant lieu à des contreparties plus « physiques » sera davantage réservé aux projets à dominante culturelle ;

- Intuition moins affirmée que les précédentes, il ne semble pas impossible qu’un certain rapprochement entre plateformes de crowdfunding et fonds de private-equity (venture, probablement) se fasse. En effet, profitant d’un deal-flow et d’une notoriété considérable, voire même internationale, les sites de crowdfunding voient passer un grand nombre de dossiers entrepreneuriaux. Situés sur un segment d’investissement traditionnellement évité par les investisseurs professionnels (l’amorçage, le seed) pour des raisons de coûts d’investissements trop élevés, ils deviendraient plus attractifs, en raison de la pré-sélection opérée par les sites, de réaliser des montants unitaires moyens faibles sans supporter des coûts d’intermédiation prohibitifs.

Aussi en conclusion notre avis sur l’évolution possible du marché de crowdfunding est profondément positif. La croissance potentielle du secteur semble, si elle est libérée des excès de réglementations et de normes prudentielles, considérable.

 

 

 

 

Sources et bibliographie :

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