Compte rendu de l’ouvrage «Economie de l’innovation» de Dominique Guellec


Une référence. C’est souvent de cette manière qu’est présenté l’ouvrage «Economie de l’innovation» de Dominique Guellec, économiste français à l’OCDE, organisme international où il dirige le service chargé des politiques d’innovation. Nous nous devions donc, après lecture de l’ouvrage, de vous en faire une brève présentation, accompagné d’une analyse et d’une critique.

 

 

Ce que l’ouvrage dit…

Le principe de cet ouvrage est d’aborder la question de l’innovation par le prisme des théories économiques. L’auteur aborde son sujet à partir de différentes questions qu’il se pose lui-même : quelles sont les sources de l’innovation ? Quelle est l’influence de l’innovation sur l’emploi et sur la structure du marché ? Qui sont les acteurs ? etc.. L’écriture est directe, franche, scientifique. Le propos s’en retrouve clair et rigoureux. Tout le savoir et savoir-faire du chercheur en économie est présent au travers des cinq grands chapitres.

 

Le 1er chapitre, intitulé «Poids des activités d’innovation dans l’économie», brosse un panorama complet du sujet. L’enjeu réside dans le fait de pouvoir mesurer l’innovation en utilisant différents critères tels que les « inputs » (dépenses en R&D des entreprises ou des Etats) et les « outputs » (nombre de dépôts de brevets). A ce stade, nous voici clairement entrés dans l’économie de la connaissance. Ces données empiriques nous renseignent sur la place de la France au niveau international. Et l’on apprend qu’en 2007, les dépenses en R&D se situaient même sous la moyenne de l’OCDE malgré 43,2 milliards € investis. De plus, le poids de l’Etat dans le financement de la recherche reste très important, à hauteur de 38%, et il est supérieur à presque tous les autres Etats. Par ailleurs, l’évolution comparative du nombre de brevets fait partie des autres données intéressantes à retenir.

 

Concernant le 2ème chapitre – «Microéconomie de l’innovation» – celui-ci s’intéresse d’assez près aux incitations à l’innovation ainsi qu’aux effets de la demande et du prix sur le marché. En effet, si des entreprises innovent, c’est dans l’optique d’obtenir une rente, «source de revenu extraordinaire». Par ailleurs, Dominique Guellec traite aussi du débat – célèbre et presque séculaire – de la relation entre la taille de la firme et sa capacité d’innovation. Il relate entre autres les affirmations contradictoires de Schumpeter et de Coase, la théorie du «U inversé» ainsi que certaines différences sectorielles. Et plutôt que de trancher, l’auteur s’évertue ici à ouvrir les pistes de réflexion et de recherches. Les problématiques du financement et de l’efficience de marché sont également traitées.

 

Quant au 3ème chapitre, orienté sur la macroéconomie de l’innovation, il a principalement trait aux problématiques de croissance économique, aux nouvelles théories de la croissance ainsi que leurs limites. Dans cette partie du livre, claire et concise, l’auteur nous dresse un rapide panorama des évolutions des théories concernant le progrès technique. Il devient évident qu’on ne peut traiter d’innovation sans aborder des notions telles que l’influence des cycles économiques et la dynamique d’innovation. Plus original, un autre thème abordé est celui du commerce international et de sa relation avec l’innovation. La R&D favorise-t-elle l’exportation ? Le commerce international favorise-t-il l’innovation ? Si le pays voisin innove, est-ce que j’en profite ? De notre point de vue, cette rubrique est probablement la plus intéressante de l’ouvrage.

 

Au sujet du 4ème chapitre, qui s’intitule «Innovation, emploi et répartition du revenu», l’auteur débute par un rappel de ce qu’est la théorie technologique du chômage, avant de s’intéresser aux relations entre emploi, niveau de R&D et innovation. Certes la technologie détruit des emplois, mais elle en crée d’autres ailleurs. C’est pour cette raison que l’auteur stipule que ces notions ne doivent être abordées que dans un cadre macroéconomique, symbolisé par la théorie schumpétérienne de la destruction créatrice. Il énonce même les conditions nécessaires pour que ces «compensations» se fassent correctement : au niveau du marché du travail (formation des employés) et du marché des biens et des capitaux. Ainsi, même Dominique Guellec conclut son chapitre en affirmant que ce n’est pas l’offre technologique qui crée du chômage, mais «les obstacles économiques et et institutionnels à la réallocation de la main d’oeuvre, de l’offre et de la demande» : on sent bien qu’il évite d’entrer sur un terrain polémique.

 

Enfin, le 5ème chapitre de l’ouvrage traite des «Politiques publiques de l’innovation». Il est question des raisons qui sous-tendent une intervention étatique (une sous-incitation des entreprises à investir du fait d’un rendement privé d’une innovation inférieur au rendement social, ainsi que le risque financier trop grand). Bien qu’il soit une entité représentant l’intérêt collectif, l’Etat a aussi ses propres limites du fait de problèmes informationnels. Le sous-chapitre se poursuit par une réflexion sur le poids des organismes publics et sur l’impact des commandes publiques. Par ailleurs, l’auteur conclut sur les outils de soutien : les crédits incitatifs, les aides fiscales, la propriété industrielle et les politiques de soutien aux jeunes entreprises innovantes (JEI).

 

Ce que l’ouvrage ne dit pas…

Un gros biais technologique et industrialiste

2,5. C’est le nombre de pages dédiées à l’innovation et la recherche dans les services. Quand on sait que le secteur des services représente plus de 70% de l’activité française – et plus de 80% des emplois créés- on ne peut qu’être déçu par ce manque. Les innovations sociales, managériales, financières et organisationnelles ne sont pas non plus abordées. En cela, Dominique Guellec reste fidèle à une certaine tradition de la recherche en économie et management de l’innovation : le biais industrialiste. Car les recherches effectuées depuis des dizaines d’années portent très majoritairement sur les organisations industrielles et technologiques, et c’est bien dommage. On a parfois l’impression de passer à côté, peut-être pas de l’essentiel, mais d’une part considérable de l’innovation. En cela, l’ouvrage trompe un peu les futurs lecteurs car il aurait été plus approprié de l’appeler «Economie de l’innovation technologique» ou encore «Economie de la R&D».

 

Une non-remise en cause de l’Etat dans ses fondements

La légitimité de l’Etat dans son intervention n’est ici que très légèrement abordée. L’auteur, connu comme étant keynésien et travaillant pour une organisation à large dominante keynésienne, part presque du principe que l’Etat est légitime dans la recherche fondamentale et appliquée. Ne remettant pas en cause l’existence de grandes machines bureaucratiques de recherche comme le CNRS, il n’expose toutefois pas les théories, auteurs et courants de pensées qui s’opposent à cette mainmise du public sur la R&D. De nombreux spécialistes et économistes considèrent par exemple que le privé finance peu la R&D et ce,  en raison d’une allocation d’actifs biaisée par une intervention étatique forte et malsaine sur certains secteurs sur-protégés.

 

De bonnes pratiques trop rares

L’ouvrage se veut complet et instructif. Toutefois, les comparaisons internationales se limitent souvent à des critères statistiques ou au mieux, aux grands agrégats économiques. On regrette donc l’absence de véritables explications des performances (ou contre-performances) des différents pays. L’excellence de l’écosystème israélien, le facteur décisif de l’état d’esprit américain dans les réussites entrepreneuriales, ou bien l’importance du transfert de technologie et de connaissance entre l’Estonie et la Finlande auraient pu par exemple être traités.

 

En résumé, Dominique Guellec réussit à condenser en une centaine de pages une part considérable de l’économie de l’innovation. Malgré quelques manques, l’exposé est rigoureux, argumenté et réfléchi : le factuel domine clairement les propos. Tout lecteur passionné par l’innovation pourra donc y puiser nombre de connaissances et d’informations.

 

Benjamin Le Pendeven & Teiva Fourny

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