Financement des problématiques de société : oui, l’innovation existe !


L’argent privé pour le financement des entreprises, l’argent public pour le financement des problématiques sociales. Cette vision, quoique largement répandue, est aujourd’hui en partie erronée.

Constatant que l’Etat n’est pas dans son rôle ou n’est plus à même d’assurer le financement et déroulement (pour différentes raisons) de programmes de réduction des inégalités, d’entrepreneuriat social ou de cohésion sociétale, de multiples initiatives ont vu le jour. En grande partie dans le secteur privé.
Ne pouvant traiter l’intégralité du sujet dans ces lignes (un ouvrage entier n’y suffirait pas…), nous nous intéresserons principalement ici aux acteurs du private-equity social/solidaire/écologique/sociétal.
Comme souvent, les Etats-Unis disposent d’une longueur d’avance, et se posent en modèle pour notre « vieille Europe ». Ils abritent aujourd’hui près de 150 social venture fund (fonds d’investissements à fort objectif social).

Financement d’entrepreneurs latinos, investissement en fonds propres dans des sociétés médicales destinées aux populations à très faible revenu ou encore accompagnement d’entrepreneurs autodidactes sont quelques-uns des sujets abordés.

Véritable classe d’actifs parmi d’autres, les social venture fund ont également prouvé leur viabilité économique. Car avec une rentabilité comparable à celle des fonds « classiques », la preuve que s’intéresser aux problématiques de société ne met pas en péril la rentabilité d’un investissement est faite !
La France a vu apparaitre ces dernières années des acteurs proches de ces problématiques. Qui sont-ils? Que font-ils? Comment se financent-ils?
Le premier d’entre eux (en termes de montant sous gestion), au sein duquel votre serviteur a eu la chance de travailler, est Citizen Capital. Très proche de l’approche anglo-saxonne, ce fonds de 22M€ combine des objectifs financiers et extra-financiers en finançant des PME en forte croissance dont les entrepreneurs sont autodidactes ou issus des minorités (problématique d’ascension sociale), ou dont les locaux sont situés dans des Zones Urbaines Sensibles ou Rurales (problématique d’aménagement équilibré du territoire), ou dont l’objet/l’organisation va avoir un fort impact social/sociétal (problématique de solidarité et de croissance responsable).Ayant déjà réalisé 4 investissements, 1 sortie, étant très actif dans le débat sur l’investissement responsable et le rôle social de la finance, Citizen Capital tente de prouver qu’existe un marché réel, dynamique et croissant sur ce segment d’investissement.
Plus orienté « entrepreneuriat social » (c’est à dire financement d’entreprises à but social ou environnemental), la SAS PhiTrust Partenaires s’intéresse quant à elle aux petites PME qui visent un mieux être sociétal. L’objectif ici n’est pas de favoriser l’ascension sociale ou l’exemplarité de certains entrepreneurs, mais clairement d’agir sur la structure du système productif français, en finançant des business écologiques et/ou sociaux (ex : entreprises d’insertion dans le tri et le recyclage).
Ayant déjà investi plus de 8M€, PhiTrust réussit à innover là où il y a quelques années seules les structures publiques ou parapubliques intervenaient.
Limite de l’exercice, mais assumée par l’équipe : il s’agit d’investissement de long terme et le rendement financier à court terme est négatif.
D’autres équipes et initiatives font preuve d’une grande innovation dans leur démarche. Plusieurs fonds sont orientés sur la création d’entreprises ou le développement des TPE/PME dans les banlieues françaises :

 

FinanCités (du groupe PlanetFinance, créé par Jacques Attali) investit entre 25.000€ et 125.000€ en fonds propres dans des Très Petites Entreprises implantées dans des quartiers difficiles, et/ou ayant un fort impact social. Avec déjà 2.5 M€ investis dans 45 entreprises, ce fonds se différencie par son caractère pro-actif dans le coaching et l’accompagnement de ses participations via un système de coachs indépendants et de bénévoles ;

 

Business Angels des Cités (« BAC », pour les intimes) est le 1er fonds dédié aux quartiers classés « Politique de la Ville ». Les tickets investis vont de 100K€ à 1M€ en fonds propres. BAC vise une performance financière pour pouvoir présenter une performance sociale. Il faut en effet, un modèle pérenne pour que cette initiative originale trouve sa place dans le Private Equity français. Au-delà de l’argent, les investisseurs se sont engagés à accompagner les participations, et c’est cette solidarité qui rendra peut-être BAC rentable… socialement.

 

Le fonds du Qatar pour les quartiers. Initiative qui eut un énorme échos en décembre 2011, ce projet prévoyait l’investissement de la part du fonds souverain du Qatar de près de 40M€ dans les entrepreneurs et PME des banlieues françaises. Depuis, et en raison de multiples pressions politiques, l’initiative semble s’être transformée en fonds de financement pour l’ensemble des PME françaises, à moitié abondé par l’Etat français et le secteur privé hexagonal. Suscitant naturellement une profonde déception dans les quartiers…  (voir ici un article du Monde très complet).
Conscient que le modèle de développement occidental fondé sur la consommation d’énergies fossiles n’était pas durable, certains fonds se sont spécialisés ou créés sur le green business. Investissant de l’argent d’investisseurs institutionnels ou privés (via les classiques véhicules FCPI ou FCPR), ces structures cherchent à financer les futures étoiles du green business. Ainsi, économies d’énergies, énergies renouvelables, éco-conception et services green sont quelques-uns des secteurs qui les intéressent.

De nombreuses équipes de gestion gèrent aujourd’hui un fonds partiellement orienté green business/green tech/développement durable.

Nous ne citerons ici que les pure-players : Demeter et Emertech.
Demeter Partners est une société de gestion de fonds d’investissement créée en 2005, dont l’objectif est de financer des PME  des secteurs des éco-industries et des éco-énergies. Les montants unitaires investis vont de 0,5 à 15 M€. Elle gère aujourd’hui 350 M€ à travers 3 fonds.

 

Gérant 120M€, le fonds de capital-risque grenoblois Emertec est une référence historique de l’investissement responsable, en raison de ses nombreuses participations passées et présentes, et de son expérience (création en 1999). Fortement orientée développement durable et mobilité responsable, leur philosophie d’investissement est reconnue dans le milieu des cleantechs et du greenbusiness.

 

On le voit donc bien ici, de multiples initiatives ont vu le jour ces dernières années. De manière assez logique, le secteur du private-equity à orientation sociale tend à monter en compétences (équipes et démarches de plus en plus professionnelles), à se structurer, notamment par de fortes spécialisations et différences entre les acteurs, et à développer sa notoriété.
Toutefois, certaines questions demeurent. La première est celle de la compréhension et de l’acceptation de la démarche. Dans un pays où les rôles sont depuis longtemps figés, et où secteurs social/associatif et privés se tournent le dos, l’apparition d’acteurs hybrides peut intriguer, voire déranger. Loin de la vision américaine de « la réponse du marché aux imperfections du marché », la tradition étatiste de la France limite aujourd’hui le développement de ces structures et le succès de ces démarches.
La seconde, évidente et prégnante pour tous ces acteurs français, est celle de la rentabilité. Car malgré la réponse évidente à certains besoins, investir dans des entreprises ou démarches à vocation sociale n’est pas toujours très rentable. Et en période de vaches maigres, l’allocation des ressources peut souvent être défavorable…

L’idée, avancée par certains, serait que puisque les fonds et les PME absorbent le risque financier (baisse voire suppression de la rentabilité financière) mais font profiter à la société entière des bienfaits sociaux (externalités positives au service de tous), un rééquilibrage devrait se faire, sous forme de rémunération de la performance sociale par l’Etat (et non de subventions).
Innovante, cette proposition a toutefois peu de chances d’aboutir. Vision traditionnelle de l’argent public qui subventionne, pré-carrés associatifs liés au clientélisme politique et tensions budgétaires étatiques risquent de rendre cette proposition inaudible…

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