Le fractionnement des médicaments, une fausse bonne idée ?


En septembre dernier, le projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) pour 2014 a été présenté et défendu par Pierre Moscovici, ministre de l’économie et des finances et par Marisol Touraine, ministre des affaires sociales et de la santé. L’un des articles phares de ce projet de loi a prévu la mise en place d’une expérimentation, dans les pharmacies, de délivrance de certains antibiotiques à l’unité. Voulue par le ministère de la Santé, cette mesure devrait être mise en place dans environ 200 officines volontaires à travers toute la France pour trois ans, puis évaluée en 2017. Une décision sera alors prise concernant l’éventuelle extension de ladite mesure.

Un double objectif pour le gouvernement

Il s’agit dans un premier temps de lutter contre les stocks inutiles de médicaments chez les particuliers. Selon Marisol Touraine, un médicament remboursé sur deux n’est en effet pas consommé, portant à 1,5 kg le poids de médicaments inutilisés dans l’armoire à pharmacie de chaque français. La situation actuelle entraînerait pollution (23 000 tonnes de médicaments jetés par an), gaspillage et pose la question de leur coût pour l’assurance maladie.
Dans un second temps, cette mesure doit permettre de diminuer les risques de résistance aux antibiotiques. En effet, l’automédication inappropriée par les antibiotiques ainsi que leur utilisation massive et répétée génère une pression sur les bactéries, qui s’en prémunissent grâce au développement de systèmes de défense. Cette mesure est d’une importance capitale d’autant plus que les alternatives actuelles comme la phagothérapie, dont l’utilisation est basée sur des virus bactériophages,  ne sont pas encore viables aux vues du nombre d’interrogations qu’elles suscitent. La soi-disant mauvaise utilisation des antibiotiques est un sujet revenant « régulièrement » sur le devant de la scène mais dont « l’impact et l’intérêt sont aujourd’hui mal évalués ».

Un sondage réalisé par l’Ifop a montré que plus de 80% des français approuvent cette mesure. De plus,  cette pratique est largement répandue dans de nombreux pays anglo-saxons notamment aux Etats-Unis où le pharmacien reçoit les médicaments sans conditionnement. Il prépare ensuite des flacons contenant le nombre exact de médicaments en y inscrivant le nom du malade, celui du médecin ainsi que le détail de la prescription. Bien que cette mesure semble simple et efficace, elle soulève quelques questions.

Tout d’abord, une incertitude règne sur les prétendues économies réalisées par cette mesure. Le pharmacien devra être rémunéré pour le temps passé au déconditionnement et au reconditionnement des médicaments. Selon l’économiste de la santé Jean-Jacques Zambrowski, ceci n’induirait aucune économie significative. De plus, bien que cette mesure vise à éviter l’automédication chez les patients, des erreurs pourraient subvenir chez les pharmaciens. Une mauvaise préparation des ordonnances pourrait induire des risques sérieux pour le patient. Enfin, une étude a montré que plus de 90% des personnes âgées de plus de 80 ans consomment en moyenne dix comprimés de médicaments par jour. Le risque de se tromper sera d’autant plus élevé si les comprimés sont distribués dans des emballages similaires.

Une idée qui ne fait pas non plus consensus auprès des professionnels

Interrogé par le magazine de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), Gilles Bonnefond, président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO), n’est pas favorable à une telle mesure. Bien que certains emballages de médicaments puissent être revus afin d’être mieux adaptés à la durée d’utilisation, il estime qu’il faut principalement renforcer la collaboration entre pharmaciens et médecins. Ces derniers « connaissent les molécules mais pas toujours les durées précises de traitement », selon le président de l’USPO. Il faut ainsi « responsabiliser le pharmacien, qui, sauf mention explicite sur l’ordonnance, pourrait ajuster le traitement à la bonne durée ». Concernant l’observance, c’est-à-dire le respect de la prescription et de la posologie d’un médicament par un patient, et l’automédication induite, son constat est sans appel : « aucune étude n’indique une réutilisation des antibiotiques, alors que l’arrêt précoce du traitement, qui favorise l’émergence des germes les plus résistants, est la principale cause du stockage d’antibiotiques à domicile. La délivrance à l’unité n’est donc pas une réponse à l’antibiorésistance ».

Outre l’allègement des armoires à pharmacie des français, il s’agit également de changer les mentalités. Les patients « ne connaissent plus le prix des médicaments qu’ils consomment avec un automatisme excessif » et les médecins « dont les prescriptions ne s’accordent souvent pas aux bonnes pratiques » doivent être plus responsables, estime Bernard Bégaud, le Directeur de l’unité 657 de l’Inserm.

Cette mesure est à l’interface d’une volonté courageuse de bousculer les habitudes des français et d’une décision visant à faire des pharmaciens les souffre-douleurs de la sécurité sociale.

Quoi qu’il en soit, l’impact de cette innovation sera mesuré en 2017 où la diminution du gaspillage, la réduction des dépenses, l’observance et la réduction de la consommation inappropriée d’antibiotiques seront observées à la loupe. Une telle mesure pourrait économiser jusqu’à 0,6 M€ sur 3 ans selon Benoît Vallet, directeur général de la santé en conseil des ministres. Pour rappel, le déficit de la sécurité sociale s’élève aujourd’hui à plus de 16 milliards d’euros.

Sources :

« Le retour de la phagothérapie : l’alternative à la crise mondiale des résistances bactériennes aux antibiotiques », article publié par Carine La le 15 septembre 2013, Garage21.org.

« Fractionner pour mieux soigner » article publié par Nicolas Rigaud. Janvier – Février 2014, Magazine de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale.

 

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