Le retour de la phagothérapie : l’alternative à la crise mondiale des résistances bactériennes aux antibiotiques


La résistance bactérienne aux antibiotiques est une problématique à l’échelle mondiale. Les prescriptions trop importantes des antibiotiques en médecine humaine mais aussi en médecine animale sont à l’origine d’une plus forte résistance des bactéries face aux traitements. Par ailleurs, il est possible d’observer que le nombre de nouveaux antibactériens approuvés par la FDA diminue au fil des ans alors que le nombre d’infections nosocomiales augmente.

Face à cette réalité, il devient urgent de trouver une solution aux bactéries multi-résistantes.

Des chercheurs français, les médecins Alain Dublanchet et Olivier Patey du service Maladies Infectieuses et Tropicales du Centre Hospitalier Intercommunal de Villeneuve Saint-Georges tentent d’apporter des réponses par la phagothérapie. 

Pour nombre d’entre nous, ce terme peut être inconnu.

La phagothérapie est un traitement antibactérien qui utilise l’activité bactériolytique des bactériophages. Littéralement, un bactériophage est une « entité » qui mange les bactéries, et plus précisément, c’est un virus de bactéries. On les retrouve naturellement dans notre écosystème et ils sont 10 à 100 fois plus nombreux que les bactéries.

«  Nous mangeons et buvons plusieurs centaines de phages par jour » 

Bacteriophage T4 Virus – 3D Animation

On pourrait croire que ce traitement est sujet à de la science-fiction. En réalité, la naissance de la phagothérapie date de 1919 avec les travaux de Félix d’Hérelle. Les bactériophages sont alors utilisés pour traiter les maladies infectieuses.

Entre 1920 et 1960, la phagothérapie connaît son âge d’or, mais ensuite les pays occidentaux laissent de côté la phagothérapie pour se concentrer sur les antibiotiques, alors que les pays de l’Est continuent à mener des travaux de recherche. Les équipes scientifiques les plus performantes sur ce sujet proviennent de ces pays  (à Tbilisi  en Georgie et à Wroclaw en Pologne). La phagothérapie réussit là où les antibiotiques ont échoué : plusieurs personnes ont pu éviter l’amputation grâce à l’utilisation de bactériophages comme traitement.

L’intérêt porté pour ce nouveau traitement s’explique par de nombreux avantages : un développement facile et peu coûteux, peu d’effets secondaires ou bénins et des actions plus spécifiques contre les bactéries. La phagothérapie, contrairement à l’antibiothérapie, cible de manière très spécifique les bactéries sans infection alentours. Le nombre croissant de publications, d’essais thérapeutiques en cliniques, l’intérêt de l’agro-industrie et de la défense témoignent du retour de la phagothérapie. Les études menées sur les animaux ont montré l’efficacité et l’innocuité des phages. Des essais cliniques réalisés chez l’Homme aux Etats-Unis, en Belgique et au Royaume-Uni ont révélé une efficacité et une pratique sans danger de la phagothérapie. En France, la société Pherecydes Pharma, spécialisée dans la recherche et le développement de phages thérapeutique et de diagnostic (théranostique), a reçu un financement de 900 000 euros de la part de la DGA. Ce soutien permet à l’entreprise d’investir dans le programme de recherche « Phagespoir » portant sur l’utilisation de bactériophages en cas de brûlures surinfectées par des souches multi-résistantes d’E.coli  et P. aeruginosa. 

La phagothérapie revient donc sur le devant de la scène, mais de nombreuses interrogations sont encore sans réponse pour permettre son utilisation complète. En effet, l’absence d’un cadre réglementaire peut être considéré comme un premier obstacle. Est-ce un médicament ou un bio-médicament puisqu’on utilise du vivant dans le cadre des traitements ? En 2011, le phage est finalement positionné comme médicament ce qui signifie qu’il doit se plier aux règles des procédures d’autorisation de mise sur le marché (AMM). Nous pouvons toutefois douter que ces règles puissent être adaptées dans cette situation. Par ailleurs,  quelles seraient les règles GMP (Good Manufacturing Process) pour des agents biologiques ? De facto, l’absence de règles peu claire n’incite pas les grands groupes industriels à investir dans ces traitements. D’autant plus que les phages sont difficilement brevetables.

Aujourd’hui, les Dr Alain Dublanchet et Olivier Patey, évoqués plus haut, font partis de l’association GEEPhage. Ils sont actifs dans le mouvement d’évolution de la phagothérapie en France. Le Jeudi 31 Janvier dernier a eu lieu le premier Forum sur l’Utilisation des Bactériophages (FUB), événement co-organisé avec Sup’Biotech Paris, où des experts de la phagothérapie se sont réunis pour discuter de son avenir.

En conclusion de cette journée :

« Il devient urgent de se préparer à l’ère post-antibiotique. Beaucoup reste à faire avant d’utiliser la phagothérapie à grande échelle, que ce soit sur un plan scientifique – pour développer des traitements efficaces et sûrs- et socio-politique, pour lever des blocages parfois irrationnels. Mais de plus en plus de structures médicales, associations, start-ups et laboratoires se mobilisent. C’est en coordonnant nos efforts que nous mettrons en place un système de phagothérapie efficace et durable. » Cyprien Verseux, un des fondateurs du Forum sur l’Utilisation des Bactériophages

Sources : 

Les bactéries résistantes aux antibiotiques, Centre d’Amalyse Stratégique, Novembre 2012

La phagothérapie, l’alternative de demain aux antibiotiques? Daniel De Vos, 2 Mai 2012

Phagothérapie, Expérience personnelle, Alternative ou complement à l’antibiotique, A. Dublanchet et O. Patey, 9 juin 2011

Crédits photo

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4 comments

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    • Carine La 20 mai, 2013 at 10:12 Répondre

      Selon le Centre d’Analyse Stratégique du gouvernement, la phagothérapie compte  » parmi les pistes de recherche de complément ou d’alternative aux antibiotiques, l’une d’entre elle nécessite d’être évaluée rapidement  » ( Note d’analyse du Centre d’analyse stratégique. Les bactéries résistantes aux antibiotiques. Novembre 2012.)
      Mais il n’empêche qu’il n’existe pas encore de cadre légale pour l’utilisation des bactériophages en France.
      Il faut espérer que des solutions aboutissent bientôt.

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