Les nouveaux Tiers lieux de l’innovation


L’émergence et la profusion de lieux dédiés à l’innovation ouverte effacent les frontières des entreprises et multiplient les nouveaux modes de captation de valeur. Tour d’horizon des pratiques start-up, des grands groupes et focus sur l’intelligence collective avec la conférence 2017 du Master MTI.

Les tiers lieux, une question de confiance avant tout

Aujourd’hui, tout startuper se pose la question d’intégrer une structure d’accompagnement. Leur rôle aujourd’hui apparaît essentiel dans le développement des start-up. Les structures les aident à apprendre, à vendre, à travailler leur identité, à positionner leur marque. Là se trouve le paradoxe : alors que les start-up ont de plus en plus besoin de conseils externes pour grandir, en auraient-ils autant besoin pour choisir leur nid ?

La solitude est un fardeau pour les entrepreneurs. Au-delà de l’accompagnement growth hacking, il est important de voir le lieu d’innovation comme un lieu d’échange entre pairs. La création d’une communauté hétéroclite et dynamique autour de la start-up favorise la sérendipité.

Alexia Nahmani, co-fondatrice de Mitch, une application de job dating spécialisée dans le recrutement, a elle-même fait l’expérience d’une communauté, étape décisive dans son projet entrepreneurial. Alors qu’elle cherchait des financements auprès d’investisseurs, ses développeurs se sont proposés pour acheter des parts. N’ayant pas conscience de la difficulté que pouvait représenter la création d’une application, Alexia a trouvé confiance et soutien au sein de sa propre communauté.

« Un lieu d’innovation est une auberge espagnole, on y prend des choses et on en donne, c’est un échange. » Philippe Berna, Délégué Innovation à Bercy

Les start-up en recherche de structure d’accompagnement sont dans les années décisives de leur construction. Elles doivent veiller à la bonne adéquation de ce nid avec leur vision et surtout se projeter en pensant à ce que sera leur maison demain. Nous avons vu que la tendance d’hybridation des structures d’accompagnement pourrait répondre à cette nécessité d’évolution constante. Est-ce que cela se traduit pour autant par plus de modularité de la part des incubateurs et accélérateurs ou par plus d’ouverture sur l’orientation des projets ?

Philippe Berna, délégué à l’innovation à Bercy, voit l’hybridation des structures aussi bien sur leur ouverture public/privé, européenne et internationale que sur la nature des projets pris en charge. Il invite les organismes publics à s’intéresser aux start-ups et les lieux d’innovation à se reconnecter avec l’environnement et l’entrepreneuriat social.

Communauté, actions environnementales, ouverture sur la recherche publique, projet à vocation sociale, autant de nouveaux critères pour les startuper en recherche d’un nid pour se développer. Au-delà de la maturité de la start-up et de la structure, nous voyons que grandir et innover est une affaire de culture et de vision. Le choix et la concurrence se densifient, c’est pourquoi Alexia Nahmani, lance l’idée d’un Tripadvisor des incubateurs et accélérateurs.

De l’innovation confidentielle à l’innovation ouverte

Chez Air Liquide, Bruno Leprince-Ringuet, Vice-Président R&D Europe, a connu la recherche et le développement en silos, les lignes de production d’un côté et la recherche de l’autre. Mais comme pour les start-up, la solitude est un danger pour le grand groupe. L’innovation n’est plus une affaire confidentielle mais faite de rencontres entre compétences diverses. Organiser des lieux de l’innovation permet de libérer les énergies créatrices et de capitaliser sur leur rencontre.

« Travailler au rythme des start-up de la façon la plus agile possible pour itérer, expérimenter et identifier de nouveaux usages est très important pour un grand groupe, on a besoin d’un lieu qui permet cette agilité » Philippe Mihélic, Directeur de la Création et de l’Innovation à la Branche Numérique du Groupe La Poste

Le volume des connaissances augmente, le temps s’accélère et la transformation numérique devient incontournable exigeant toujours plus d’agilité. Nous avons connu les grands groupes « prédateurs » à la recherche des start-up les plus innovantes pour ensuite absorber leur matière grise. Mais pour Merete Buljo, CDO de Natixis, ce temps est révolu : l’écosystème de l’innovation ouverte s’est transformé et fonctionne de plus en plus sur un modèle gagnant/gagnant. Les grands groupes ne transforment plus les start-up à leur image, bien au contraire, ils s’en inspirent et capitalisent sur leurs complémentarités. Ces nouvelles libertés permettent d’engager le collaborateur autour de cette dynamique de confiance.

Quels conseils pour collaborer ? Avoir la volonté, c’est bien, se donner les moyens c’est mieux ! Cette collaboration strat-up / grands groupes nécessite la construction d’un cadre de confiance stable puisque chaque partie a besoin de l’autre pour grandir. Elle passe également par un long processus d’apprentissage afin que chacune des parties se connaissent mieux.

Innover, une affaire d’espace

A la SNCF, faire appel à l’intelligence collective s’est rapidement imposé comme une voie pérenne à l’innovation. Les innovations incrémentales ne sont plus suffisantes et le groupe a besoin de renouveau technologique. Dominique Laousse, Head of Foresight and Innovative Group à la SNCF a travaillé avec Bluenove sur cette problématique. L’objectif était de sortir de l’innovation incrémentale et de rupture pour explorer une troisième voie, l’innovation de process. Ils ont fait intervenir 700 utilisateurs du réseau SNCF pour travailler tous ensemble sur l’ingénierie de l’écosystème interne.

« L’ingénierie d’écosystème interne n’est pas d’avoir des idées, mais bien de les mettre en œuvre par l’organisation de l’écosystème. Dans ce cas, l’indicateur d’innovation radicale évalue le changement de l’organisation et des compétences. » Dominique Laousse, Head of Foresight and Innovative Group à la SNCF

La SNCF a donc créé des tiers lieux d’innovation à la frontière de l’entreprise. De cette façon, les collaborateurs sortent de leur confort habituel et peuvent s’imprégner de l’externe tout doucement. La difficulté de travailler avec des start-up est de faire atterrir les idées. C’est sur ce point crucial que les équipes internes ont travaillé afin de s’assurer que les idées générées aient bien un impact sur l’organisation.

Nous avons parlé des lieux physiques, mais qu’en est-il des lieux immatériels ? L’arrivée du digital et des nouvelles générations nous impose les questions suivantes : Comment innover et créer des synergies à distance avec des personnes de cultures différentes ? Dans la guerre des talents, comment faire pour les attirer et les maintenir dans l’entreprise ? Pour Bruno de Fromont, Directeur grands projets France chez Steelcase, la création d’une culture d’entreprise qui fidélise les talents passe par la création d’un espace et d’un environnement. Les espaces ont un impact sur le comportement, l’organisation d’espaces innovants favorise l’engagement des collaborateurs et à terme pourrait avoir un impact sur la performance globale.

 « L’idée est de créer un écosystème d’espaces interconnectés, plus vous donnez de capacités d’usages plus vous les engagés » Brunot de Fromont, Directeur grands projets France chez Steelcase

L’appel à l’intelligence collective est-il un paradoxe ou une solution face au raccourcissement des processus d’innovation ? Avec la transformation numérique, les nouvelles générations et l’accélération de l’innovation technologique, ouvrir ses processus d’innovation devient une nécessité. Les solutions d’intelligence collective sont des « omnilieux » où l’on recherche l’ubiquité et le tiers temps. Mais cela n’exclue pas le physique qui permet d’ancrer le rituel d’innovation. En virtuel comme en présentiel, l’espace de liberté et d’innovation doit susciter un intérêt pour le collaborateur et favoriser son engagement.

Les nouveaux tiers-lieux de l’innovation participent à la génération de nouvelles dynamiques d’innovation. Assurer une ouverture adaptée à la collaboration avec des structures publiques ou des jeunes pousses, proposer des projets de confiance pour toutes les parties prenantes, engager l’interne dans la dynamique d’innovation ouverte et diffuser les apprentissages des collaborations à toute l’organisation, ce sont autant d’enjeux auxquels les tiers lieux doivent répondre. Il s’agit d’apporter un terreau propice à l’expérimentation de nombreuses pistes.

 « Les espaces de libertés théâtralisent la sérendipité » Bruno de Fromont, Directeur grands projets France chez Steelcase

Mais comment mesurer leur impact dans les dynamiques ? Nous avons déjà identifié quelques indicateurs comme la transformation de l’organisation et des compétences, le degré d’ouverture, le niveau d’agilité. Mais, ils sont encore très récents, peu utilisés et encore parcellaires pour rendre vraiment compte des dynamiques qui se jouent. Structurer ces nouvelles formes de collaboration et créer de nouveaux indicateurs de performance et de suivi de l’innovation ouverte deviennent des facteurs clefs de succès de ces démarches. Tout l’enjeu est de pérenniser ces tiers lieux et d’assurer une adaptation permanente aux futurs projets.

AuteursLauriane PERRIGAULT, Margaux PIGNARD, Pauline MARGAINAUD (MTI promo 2016-2017)

Share this post

No comments

Add yours