Les politiques d’innovation : une arme sur le front du développement


Le rôle central joué par l’innovation pour la compétitivité et la croissance n’est plus à démontrer. Les nouveaux schémas de croissance basés sur l’économie numérique et les hautes technologies ne font que renforcer le fossé qui sépare les structures productives des pays développés et émergents d’une part des pays en développement d’autre part. Pour les pays en développement (PVD) et les pays les moins avancés (PMA), l’innovation est centrale pour le développement de compétences endogènes capables de les soustraire de leurs dépendances vis-à-vis de l’aide internationale, de soutenir une croissance à long terme et de répondre aux problèmes de développement humain.

Les principales barrières à l’innovation dans les PVD et PMA.

Les PMA, et dans une moindre mesure les PVD, se caractérisent par un PIB/habitant très faible, un Indice de Développement Humain bas (IDH incluant le  niveau d’accès aux soins médicaux, à l’éducation et à une nourriture diversifiée) et une grande vulnérabilité économique (dépendance aux cours des commodités, marché intérieur limité). Ces économies reposent très souvent sur des productions agricoles et/ou manufacturées dont la valeur ajoutée reste faible. De cette manière, leurs compétitivités respectives ont un dénominateur commun : elles sont basées sur des ressources et/ou une force de travail bon marché. La conséquence logique est un taux de prélèvements obligatoires dramatiquement bas : alors qu’en France, 44,2%[1] de la richesse nationale concerne des dépenses publiques, les taux de ces pays dépassent rarement les 15%. A titre d’exemple, en 2009 ce taux était de 11% au Cambodge, 11,3% au Bangladesh, 12,7% au Burkina-Faso et 12,4% au Guatemala[2]. Avec un PIB par habitant très faible, inégalement réparti, et face à l’impossibilité de taxer davantage des populations dont le revenu est quasi exclusivement consacré à l’alimentation et  au logement, les Etats font face à une incapacité d’assumer un rôle pourtant central pour le financement de l’innovation.

La corruption des administrations publiques, l’instabilité gouvernementale et la défiance du secteur bancaire qui applique des taux d’intérêt prohibitifs pour se prémunir des risques sont autant de raisons qui expliquent l’incapacité des PVD et PMA à mettre en œuvre des politiques efficaces capables de soutenir une croissance à long terme. Le secteur productif se compose essentiellement de petites entreprises nationales dont les dirigeants, comme les employés, sont généralement peu qualifiés. Les politiques d’ajustement structurel, dont la mise en œuvre par les PVD et PMA a été encouragée par le FMI et la Banque Mondiale à partir des années 1990, ont eu pour conséquence la privatisation des grandes entreprises publiques qui concentraient l’ensemble des capacités scientifiques et technologiques, soutenues par des politiques publiques proactives selon la stratégie du « champion national ».

Les politiques d’innovation pour le développement

Il manque aux PVD et aux PMA une base théorique relative à l’innovation qui leur serait propre. En effet, la quasi-totalité de la littérature scientifique relative aux politiques d’innovation concerne les pays développés qui peuvent compter sur une population formée, des moyens financiers conséquents et une solide base technologique. Or, les stratégies nationales d’innovation des PVD et PMA s’inscrivent dans un contexte différent. Elles consistent davantage en un processus d’apprentissage et d’intégration des connaissances et des compétences qu’au développement de technologies radicalement innovantes. La R&D joue dans ce sens un rôle moins important que dans les pays développés. L’Etat, au travers de l’enseignement supérieur public, joue un rôle central afin de former des personnes capables d’intégrer des compétences dans les secteurs stratégiques pour le développement national.

Autre stratégie, les Etats peuvent négocier des clauses de transferts technologiques en échange de l’exploitation de leurs ressources par des entreprises étrangères. Ainsi, l’Etat peut contraindre certaines entreprises étrangères à travailler avec des sous-traitants locaux, ou d’employer un pourcentage d’ingénieurs locaux afin que le pays acquière des compétences nouvelles, et améliore sa productivité grâce à une main d’œuvre qualifiée. Certains pays exigent que les entreprises étrangères souhaitant développer leurs activités sur leur sol le fassent au travers d’un partenariat avec une entreprise locale, ce partenariat pouvant prendre la forme d’un joint-venture.

L’Etat doit également jouer un rôle stratégique dans l’allocation des fonds générés par les exportations de matières premières. A l’image du Chili qui en 20 ans a su se doter d’un système national d’innovation performant grâce aux royalties issues de l’exportation du cuivre, les PVD et PMA doivent développer des capacités afin d’assurer un pilotage, et surtout une évaluation systématique et plus efficace des politiques publiques. Cela passe par une meilleure formation des hauts fonctionnaires et du personnel politique afin qu’ils aient de réelles compétences au sein d’un « Etat-expert », capable à partir d’un certain nombre d’informations et d’indicateurs, d’opérer les choix les plus adaptés pour la mise en œuvre d’une stratégie d’innovation nationale.

L’intégration régionale pour l’innovation et le développement : l’exemple centroaméricain.

Si l’Union Européenne cherche à créer des synergies entre les programmes scientifiques des pays membres, la question de la mise en commun des ressources dédiées à l’innovation se pose également dans les PVD. Alors que les PVD et PMA souffrent d’un manque de moyens financiers et humains dramatique, les coopérations scientifiques et technologiques régionales permettent aux pays mettant en commun certaines de leurs ressources de réaliser des économies d’échelles et d’obtenir des résultats significatifs à moindres coûts.

A l’image des pays centroaméricains, les PMA et PVD situés dans une même zone géographique font face à des problématiques sociales et économiques relativement similaires. Avec l’aide de la Banque Interaméricaine de Développement (BID) et de la Banque Centroaméricaine d’Intégration Economique (BCIE), les six pays de la région se sont engagés à mettre en commun certaines ressources financières pour le développement de programmes scientifiques et technologiques régionaux. La Commission pour le Développement Scientifique et Technologique de l’Amérique centrale et du Panama (CTCAP) est l’institution chargée du pilotage des politiques régionales, même si les décisions relatives au vote des budgets sont prises de façon intergouvernementale. La CTCAP a notamment favorisé la convergence des normes des pays membres relatives aux investissements étrangers, aux règles douanières et fiscales. Tous les secteurs d’activité font l’objet de stratégies d’innovation spécifiques. Des  résultats ont été obtenus et ont permis par exemple la mise en culture de nouvelles espèces végétales ayant de meilleurs rendements et plus résistantes aux maladies présentes dans la région. La CTCAP favorise la mobilité des scientifiques et organise au sein des entreprises et des universités des stratégies visant à intégrer de façon plus efficace des compétences nouvelles pour une meilleure productivité régionale. Avec le soutien de la Commission Economique pour l’Amérique Latine (CEPAL) et de l’Agence Allemande de Coopération (GIZ), l’Ecole des Gestionnaires des Politiques Scientifiques, Technologiques et d’Innovation a été crée pour former les fonctionnaires et le personnel politique à mieux piloter et évaluer les politiques d’innovation mais également générer des synergies régionales dans ce domaine.

A terme, l’objectif est la création d’un véritable Système Régional d’Innovation (SRI) capable de donner à la région un avantage compétitif, vecteur de développement aussi bien économique qu’humain. Plus encore que dans les pays développés, les politiques d’innovation dans les PVD et PMA passent par  un renforcement des capacités des gouvernances régionales.

Source:

OECD, 2005. Trade and Structural Adjustment Policies in Selected Developing Countries, Working Paper N°245, OECD, Paris, France.

Aubert, J.E., 2004. Promoting Innovation in Developing Countries: a conceptual framework, World Bank Institute, Washington D.C., USA.

Padilla, R., Gaudin, Y., Rodriguez, P., 2012. Sistemas Nacionales de innovación en Centroamérica, CEPAL, Mexico.


[1] OECD Revenue Statistics, 2011.

[2] World Bank, Public Expenses (% of GDP), 2009.

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