[Special Berlin] Valorisation de la recherche allemande: du laboratoire à l’entreprise


De Joseph Schumpeter à François Hollande il n’y a qu’un pas, voire deux.

L’économiste autrichien maître à penser de l’idée de « destruction créatrice et des principes de l’innovation »  a proclamé que : « des révolutions remodèlent périodiquement la structure existante de l’industrie, en introduisant de nouvelles méthodes de production, de nouveaux biens, de nouvelles formes d’organisation. Ce processus de mutation industrielle imprime l’élan fondamental qui donne leur ton général aux affaires ».

Notre Président a quant à lui affirmé que : « sans cesse présentée comme un monde dépassé, l’industrie est devenue le parent pauvre de la pensée économique française ».

Deux mondes différents semblent se cacher derrière ces deux propos. L’un avec un certain engouement amène à impulser une rénovation de l’appareil industriel et à affronter les métamorphoses de l’industrie  quand l’autre présente une vision assez macabre de la situation industrielle de son pays comme si la fatalité était de mise, comme s’il fallait regarder les vieilles industries françaises mourir sans rien faire.
Allons, allons enfants de la patrie : réveillons-nous !

Alors pourquoi dramatiser la situation industrielle française à ce point ; quelles sont les causes de ces ruptures et de ces bouleversements quand on constate que nos homologues allemands aspirent sans cesse à travailler pour innover et faire vivre leur industrie.

Cet article a pour objectif de mettre en perspective la vision allemande de la Recherche et de présenter la façon dont les allemands valorisent leurs technologies sans hypothéquer l’avenir.

Du laboratoire aux entreprises, voici comment le système allemand aspire à penser positivement le chemin de progrès de son industrie.

Préambule européen : l’industrie, poumon de nos économies européennes
Le protectionnisme pour réindustrialiser le territoire français et soutenir l’emploi ?
Une voie sans issue que de penser ainsi la refonte de l’industrie française. La délocalisation qu’on le veuille ou non a insufflé le libre-échange et a permis de poursuivre la quête de croissance par l’étranger. Aujourd’hui nous sommes confrontés à devoir penser un processus nous permettant de revenir à des investissements locaux finançant l’emploi et donc les industries. Ne l’oublions pas, l’industrie européenne est complice de la fermeture d’usines et de nombreux licenciements. En délocalisant, en cherchant une main-d’œuvre à bas coûts, la mondialisation financière  a agi à l’encontre de nos industries.
Alors comment l’Allemagne s’en sort pour dynamiser son industrie ?

L’industrie  allemande s’exporte bien :

Quand on produit un bien, on génère des synergies sur toute la chaîne de valeur. Par exemple la chaîne de production d’un avion implique des motoristes, des équipementiers, des entreprises de sous-traitance, des prestataires de services, des distributeurs, etc. On produit donc de la valeur et de l’emploi par ces synergies. La question est de savoir comment allouer les dépenses intérieures de Recherche et Développement pour renforcer notre tissu industriel.
L’Allemagne à l’inverse de la France a su intensifier ses stratégies d’exportation par des politiques économiques long-termistes. Il est important de rappeler que l’exportation allemande ne date pas d’hier. Depuis la fin du XIXe siècle, l’industrie mécanique allemande a su innover en bénéficiant de l’augmentation de la demande externe pour ces biens mais aussi d’un avantage par rapport aux pays développés concernant la baisse des coûts salariaux.

Il existe en effet en Allemagne une complémentarité institutionnelle qui favorise des synergies technologiques, économiques et sociales payantes à l’export. La politique de modération salariale pour améliorer la compétitivité-coût des entreprises a permis l’ouverture de l’économie allemande. La valeur ajoutée de l’industrie allemande représente plus du quart du PIB du pays et joue un rôle direct sur la capacité qu’à l’Allemagne à capter la demande des économies émergentes. Le succès de l’exportation allemande repose non pas seulement sur ses performances industrielles mais bien sur les progrès en matière d’activités commerciales (logistiques, transit portuaires). De 12 à 19% en 10 ans d’exportations allemandes vers les autres pays de l’UE.

La clé de cette réussite se fonde notamment sur le positionnement des entreprises allemandes sur les produits haut de gamme et sur sa suprématie sur le « hors-prix » c’est-à-dire sur la qualité, le contenu technologique, la notoriété, le délai de livraison, les services après-vente.
– La formation des salariés et les investissements dans la main-d’œuvre et le système de codétermination (le Mitbestimmung) font que l’industrie allemande est très flexible et oriente les efforts de Recherche et Développement de ses entreprises sur les spécialisations à forte connotations technologiques. Les représentants des salariés participent aux organes de direction des entreprises et ce qui permet une préservation de l’emploi en cas de baisse de la production.

  • Le financement à long terme des PME par le modèle « Hausbank » consistant à ce qu’une banque prêteuse à une entreprise inscrive son prêt dans une relation de confiance sur la durée
  • Pour palier au retour de boomerang de la délocalisation sur l’avantage compétitif, les entreprises industrielles allemandes ont resserré leur compétitivité-coût en sachant conserver leurs activités de conception et d’assemblage sur leur sol.
  • Le coût salarial unitaire dans les branches industrielles manufacturières allemandes  a baissé pour soutenir les tendances productivistes et ainsi équilibrer le coût du travail aux stagnations de la demande pour encourager les entreprises à aller chercher des parts de marché à l’extérieur.

Rythmes économiques et rythmes technologiques : l’enjeu des « clusters »

La financiarisation de l’industrie vu par les investisseurs des trente dernières années a poussé les entreprises à sacrifier les investissements long terme comme la R&D, comme les projets d’évolution des organisations, comme les investissements en compétitivité hors-coûts, etc, au détriment du court terme avec des investisseurs qui privilégient des stratégies court-termistes. L’idée des pôles de compétitivité lancée en 2004 pour développer les activités industrielles françaises selon la logique des clusters n’a pas toujours apporté les résultats attendus à cause de la prolifération du nombre de pôles (+ de 70) qui consomment des ressources pour s’auto-alimenter et qui sont souvent pilotés depuis Paris loin des réalités locales. Les améliorations des pôles passent par un renforcement de la coopération entre les entreprises et les labos de recherche et entre les PME et les grands groupes sans oublier les investisseurs qui gèrent des fonds européens qui pourraient raisonner sur le long terme.


La 3ème révolution industrielle : les chemins de la reconquête industrielle et de la postmondialisation

L’hypermondialisation s’estompe et laisse place peu à peu à une époque marquée par un redécoupage de la division internationale du travail et par un mouvement de relocalisations industrielles.

L’horizon de l’industrie européenne

La troisième révolution industrielle sera synonyme d’adaptation des entreprises aux principes d’écologie industrielle et de décroissance soutenable.
Dans un monde où les ressources sont limitées, les conséquences dramatiques d’une croissance exponentielle conduisent à réfléchir sur le moyen de revenir à des limites et des rythmes de production acceptables pour la planète. Les activités humaines ont eu un impact destructeur sur les processus naturels. L’avenir sera plus serein pour ceux qui sauront d’adapter la production industrielle aux défis de notre temps : l’évolution de la population, l’enjeu climatique (pollution), les défis de la conversion écologique et énergétiques, le défi alimentaire, l’abaissement des ressources.
L’apparition des TIC (Technologies de l’Information et de la Communication) a permis de réorganiser les entreprises en développant de nouvelles pratiques de travail. Cette nouvelle révolution industrielle ne devra cependant pas favoriser une économie à deux vitesses ou les plus qualifiés seraient tirés vers le haut et les autres exclus du système.  Grâce aux TIC, il sera possible de quantifier et piloter les besoins des populations pour mieux gérer la production industrielle,  anticiper les modes de consommation et ainsi relever les défis mentionnés ci-dessus.   Il nous faut donc dès à présent penser le lien entre production industrielle et énergie .

Co-conception, design d’usage et économie solidaire et résidentielle

Le paysage productif change parce que les entreprises sont vouées à innover sans cesse. Ce qu’il faut imaginer serait un modèle d’innovation n’instaurant plus forcément une compétitivité néfaste à la croissance mais bien une compétitivité utile à la société car orientée sur les véritables problématiques. Chaque entreprise pourrait ainsi déployer son innovation sur un maillon de la problématique et imaginer un modèle économique qui ne la mettrait non plus en situation de concurrence mais de complémentarité sur un travail de progrès sociétal. La finalité serait d’édifier une économie de transition impliquant les entreprises qui maîtrisent les réseaux intelligents pour tendre à une économie de production circulaire et résidentielle. Chacun à son niveau contribuerait à recréer un tissu local pour s’orienter vers un schéma de production vertueux où les résidus des uns seraient l’énergie des autres (cf Cradle to cradle : créer et recycler à l’infini). L’industrie et l’environnement devront cohabiter pour réduire les émission de CO2. Il faut tant bien que mal bâtir un nouveau système économique où l’ont limiterait la destruction du travail et la dévalorisation de l’expérience acquise par les hommes dans les anciennes organisations du travail. Les bouleversements technologiques, l’internationalisation, les changements organisationnels et la réorientation du capital sont les quatre facteurs déterminants qui influenceront l’industrie de demain.

Nous en revenons aux propos de  J.Schumpeter du début de l’article :

Les salariés voyant leur outil de travail évoluer de manière constante devront s’adapter, évoluer, transformer leur perception de ces outils pour contrecarrer les fortes disparités sociales que ce changement d’outil apposera sur nos sociétés modernes. En somme, la théorie darwinienne impulsant la survie des espèces ayant la capacité à s’adapter aux changements est applicable à l’industrie. L’industrie forte de demain sera l’industrie capable d’adapter ses rythmes de production aux justes besoins des humains et de la planète.

 

Sources :
Comment sauver l’industrie, Alternatives économique, Hors-série N°93
Cradle to Cradle,  créer et recycler à l’infini, W.Mcdonough
Les limites à la croissance, D.Meadows
L’industrie française décroche-t-elle ?, P.N Giraud, T.Weil
L’industrie racontée à mes ados, C.Bories

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